Scénario : Philippe Charlot
Dessin : Laurent Zimny
L'histoire nous plonge en 1933, à la toute fin de la Prohibition. Nous sommes à Key West, un archipel de Floride situé à un jet de pierre de Cuba. Ernest Hemingway, un trentenaire à la carrure de déménageur et à la moustache triomphante, broie du noir. Sa femme et ses enfants sont partis, et sa machine à écrire Royal reste désespérément muette. Pour tromper son ennui et meubler sa solitude, celui que l'on surnomme déjà "Papa" s'adonne à ses activités favorites : s'occuper de ses chats polydactyles, se bagarrer dans les bars pour entretenir son goût pour la boxe, et s'enivrer de rhum lors de parties de pêche au gros à bord de son yacht, le Pilar. C'est lors d'une de ces sorties en mer que son quotidien bascule. Il découvre à son réveil une passagère clandestine : Janet, une jeune fille surgie de nulle part. Culottée, elle a jeté tout son alcool par-dessus bord et vient lui proposer un marché rocambolesque : l'escorter jusqu'à Cuba pour y faire de la contrebande de rhum. Commande alors un jeu de manipulation et de fausses pistes entre le géant égocentrique et la gamine pleine de ressources.
Philippe Charlot réussit un joli tour de force avec cet album. Le début de l'histoire installe tous les clichés attendus sur Hemingway : explosions de testostérone, concours de bitures, odeur de sueur et de cuir. On craint un instant de s'enfoncer dans une célébration caricaturale du "mâle alpha". Puis, au milieu de l'album, le récit bascule. L'irruption de Janet vient bousculer la dynamique. Ce duo improbable (qui prend vite de faux airs de relation père-fille) pousse le colosse à fendre l'armure. Le scénariste s'amuse de l'égocentrisme d'Hemingway, qui se croit le centre du monde et le maître du jeu, alors que la jeune fille se joue subtilement de lui. La force de l'album est de roposer une fiction astucieuse qui imagine de toutes pièces ce qui aurait pu être la source d'inspiration réelle du chef-d'œuvre d'Hemingway, Le Vieil Homme et la mer. C'est à la fois un hommage respectueux et une fine satire de l'écrivain. Le travail graphique de Laurent Zimny est l'un des points forts incontestables de cet ouvrage de 112 pages. Les textures et la gestion de la lumière confèrent à l'album une ambiance caribéenne immédiate. On ressent presque la chaleur lourde de la Floride et les embruns du Golfe. Zimny livre de superbes pleines pages qui invitent à la contemplation, notamment lors des séquences maritimes ou de la magnifique scène muette du combat final. En fin d'album, un excellent cahier pédagogique et biographique permet de démêler le vrai du faux (les anecdotes réelles sur les chats d'Hemingway, ses passions, son rapport au FBI) et d'approfondir la vie de l'auteur américain. De plus, dès le début de l'ouvrage, les auteurs suggèrent une playlist musicale pour accompagner chaque chapitre. Les morceaux choisis, imprégnés des sonorités du Sud des États-Unis, renforcent magnifiquement l'immersion.
VERDICT
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"Hemingway, la jeune fille et la mer" est une vraie réussite. Sous ses airs de buddy movie tropical et d'aventure de contrebandiers, c'est un récit touchant sur la transmission, la vulnérabilité d'un créateur et la fraîcheur de la jeunesse.